Par Pierre.

L’extrait suivant se veut une description générale d’un trajet à bord de la ligne de bus numéro 73. Du bac de Basse Indre au Terminus «Rivière»  à la sortie Orvault, il est une version à peine romancée d’un voyage fiévreux (au sens propre du terme) effectué le 9 mars 2015.

Image parcours commenté

L’itinéraire commence à Indre. 14h55, le bus 73 est sur le départ. Je saute à travers les portes qui, derrière moi, se referment. A peine le temps d’un regard sur le fleuve et le bus déjà s’ébranle. Accroché à la rambarde, je me débats avec les quelques pièces refusant obstinément de sortir de ma poche. Entre les accélérations éclair et les brusques freinages du conducteur visiblement pressé, j’ai toutes les difficultés du monde à réunir les un euro et quatre-vingts centimes nécessaires à m’acquitter de mon titre de transport. Le trajet s’annonce compliqué.
Il me faut aujourd’hui remonter l’ensemble de la ligne 73 et c’est un peu l’expédition. Je ne suis pas utilisateur, je ne suis pas touriste ni même promeneur, je ne suis pas non plus perdu… Je n’ai, en somme, pas grand chose à faire ici. J’observe. Je prends des notes. Le temps d’un trajet, je m’imagine, avec emphase, explorateur, anthropologue, grand reporter même, partant à la découverte d’un territoire inconnu et exotique, le péri-urbain nantais, le territoire de la ligne 73 !
Finalement en règle, je fais quelques pas à l’intérieur du bus. Celui-ci est totalement vide et paradoxalement je ne sais où m’asseoir. Le choix qui s’offre à moi est trop vaste, je veux la meilleure place, le meilleur poste d’observation. Je me décide finalement pour un siège à l’avant, pas très loin du conducteur mais dans le sens opposé de la marche. J’y vois presque tout, la place est ensoleillée, je sors mon carnet.
Il faut attendre la sortie de basse Indre pour voir les premiers passagers se joindre à nous. En périphérie de l’île historique, la ligne à haute tension, la mairie, le complexe sportif et quelques lotissements pavillonnaires forment un collage lâche et bigarré dans lequel les parkings et les rases étendues de pelouse se partagent l’espace public. Au milieu, solitaire, l’abri bus accueille… 1, 2, 3 personnes ! Il n’y a décidément pas foule. A peine le temps d’un stop, on monte, on bip, on repart. Par la fenêtre, le paysage insulaire déjà s’efface.
Dès l’entrée de Saint-Herblain, à mesure que l’on remonte le long du coteau, les marais de l’ancien bras de Loire cèdent la place à une mer pavillonnaire. Sur les crêtes herblinoises, dans l’alternance  du rouge de la tuile et du noir de l’ardoise, l’on aperçoit parfois le cours Hermeland à l’Est, vaste étendue herbeuse rejoignant au sud les zones inondables. Au fil des arrêts, une dizaine d’adolescents montent et s’installent les uns après les autres à l’arrière. Collégiens et lycéens sont, à cette heure-ci, les principaux utilisateurs de la ligne, m’avait prévenu le conducteur. Accompagné seulement par un vieux monsieur de 70 ans, je me sens décidément bien isolé à l’avant.
Un feu, deux arrêts et les petites maisons  se resserrent, quelques opérations de logements collectifs émergent à l’horizon. Après cet intermède pavillonnaire, uniquement rythmé par l’enchaînement insensé des giratoires, le bourg de Saint-Herblain enfin se dessine. Place des Arcades, le bus, pour la première fois, se remplit : des ados toujours, mais beaucoup de mamies aussi. Les piaillements recouvrent désormais le vrombissement du moteur, et l’odeur poussiéreuse des sièges a laissé place à un curieux mélange de savon Cadum mêlé aux effluves d’un bus trop rempli au milieu de l’après midi. Un délicat parfum qui vous donnerait presque le tournis. Contre la vitre, les rayons du soleil se font désormais mordants et je commence à regretter mon choix de positionnement. Je regarde défiler le clocher de l’église, la mairie et les dernières traces du bourg historique aujourd’hui noyé dans sa propre périphérie. On s’arrête, on bip, on repart et de nouveau c’est l’alternance des pavillons et des giratoires.
Le bus ne s’arrête que peu dans ce tronçon de la ligne et l’on arrive vite vers François Mitterrand, terminus du tram numéro 1. A contre sens, en train d’écrire, l’âpre parfum de ma voisine sexagénaire, dans la chaleur ambiante, m’étourdit. Le bus, à l’interface avec le tram, stationne par chance un peu plus longtemps. Juste le temps de souffler et de nouveau, le 73 est prêt à s’élancer. Beaucoup sont descendus et en comparaison peu sont montés: une jolie fille, des gens du voyage, des mamies toujours… Nombreux sont ceux revenant du Leclerc voisin avec leurs grands cabas de courses. Le bus ne passe pourtant pas directement à l’intérieur de la zone commerciale d’Atlantis. Il en fait plutôt le tour, desservant les espaces tertiaires à l’arrière et la zone artisanale. Encore un, deux, trois ronds-points et l’on passe ensuite par dessus la 2×2 voies qui file droit vers la Baule. A gauche, en direction de l’hôpital Laënnec, c’est un enchaînement de boites à chaussures et de hangars délabrés. Sur le côté droit, en contraste, apparaissent le Zénith, les nouveaux immeubles de bureaux d’Armor et le cours Hermeland qui, à ce niveau là, reprend. A peine le temps de quelques notes, on s’arrête, on bip et le bus s’engage dans la vallée de la Chézine tambour battant.
Au loin le Sillon de Bretagne trône sur le paysage. A part cela on ne voit rien. Entre les haies, les talus et les pavillons en bord de route, pas une perspective, la vue est bouchée. On passe alors la rivière sans même la remarquer. Au sortir du virage, au creux de la vallée, le conducteur a encore accéléré. Manifestement ce doit être son petit instant de liberté du trajet. Les deux, trois minutes  où il peut se laisser aller. Dans ce boulevard Marcel Paul, en remontant vers la route de Vannes c’est donc une véritable «Chézine expresse» qu’il est en train d’exécuter. Le premier giratoire, au niveau de la Z.A.C de Bagatelle en amont est à peine contourné. Pourquoi perdre du temps avec les ronds-points, c’est désormais directement sur le terre-plein central que le conducteur préfère passer. Surpris par le sursaut ainsi occasionné, un homme descendu de son siège, bus en marche, manque de s’écraser contre la vitre. De mon côté, j’ai préféré relever la tête et refermer mon carnet. Je ne suis d’ordinaire que peu sujet au mal des transports, mais dans le cas présent,  c’est à croire que le conducteur y met vraiment de la mauvaise volonté ! Après ce rallye des «3 minutes de la Chézine», pourtant juste un peu plus loin, la route est totalement bouchée.  Voilà où nous aura finalement conduite cette course effrénée …
Le conducteur, agacé, m’explique alors que, sur ce tronçon de la ligne, «c’est toujours l’enfer ! Le matin, le midi, le soir, peu importe ça n’avance jamais. On  arrive à Bagatelle et paf ! On reste toujours bloqué  !». C’était bien la peine d’aller pleine blinde dans la vallée. Entre les petits buissons bien taillés, coincé dans le trafic routier, on arrive alors mètre après mètre, jusqu’au pied du Sillon de Bretagne. Là, comme à François Mitterrand , on monte et on descend. Les adolescents des collèges et lycées herblinois, ont désormais laissé place à une population plus hétéroclite, marquée tout de même par une écrasante majorité d’hommes. Le 73 qui, depuis Atlantis, s’était quelque peu vidé est de nouveau rempli et le musc mâle et la sueur recouvrent désormais le parfum à la violette de Mamie. Sous le soleil du milieu de l’après midi, les yeux de nouveau rivés sur mon carnet, dans la chaleur et dans le bruit, la nausée me prend. Vivement que ce ****** de trajet soit fini !